20 juillet 2010

Pourquoi Fleming n'a pas inventé la pénicilline

En 1928, Alexander Fleming observe par hasard les propriétés de la pénicilline, mais s'intéresse davantage à ses effets désinfectants qu'à ses vertus thérapeutiques. Il faudra attendre quatorze ans pour que Florey et Chain revisitent sa découverte pour mettre au point le premier antibiotique...20/07/10


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Le 3 septembre 1928, Alexander Fleming revient de vacances et retrouve son laboratoire de Saint Mary's Hospital, à Londres. Une mauvaise surprise l'attend : certaines des boîtes de Petri sur lesquelles il faisait pousser des staphylocoques dans le cadre de ses recherches sur les vaccins ont été contaminées par une moisissure. Le coupable est une souche de champignon microscopique, « penicilium notatum » , utilisé par son voisin de paillasse. Sur le point de jeter ses cultures désormais inutilisables, il remarque qu'autour des colonies cotonneuses d'un blanc verdâtre, les staphylocoques n'ont pas poussé. Intrigué, il émet l'hypothèse que ce phénomène est dû à une substance sécrétée par le champignon, qu'il baptise tout naturellement « pénicilline ». En 1929, il publie le détail ces observations dans le « British Journal of Experimental Pathology ». Les éventuelles vertus thérapeutiques de la pénicilline y sont mentionnées et deux de ses collaborateurs, Craddock et Ridley, tentent en vain d'isoler la substance. Mais Fleming témoigne peu d'intérêt pour l'entreprise. Il se concentre, lui, sur les effets désinfectants de ce « penicillium », dont il utilise des extraits pour fabriquer des milieux de culture sélectifs.

 

Culture à grande échelle 

En 1933, Ernst Boris Chain, biochimiste allemand qui a quitté l'Allemagne nazie pour la Grande-Bretagne, est recruté comme « lecteur » à l'université d'Oxford. Il s'intéresse alors à différents sujets, dont les lysosymes (agents du système immunitaire ayant la capacité de détruire la paroi des bactéries), dont Fleming était un des spécialistes. En 1939, quand il rejoint le laboratoire d'Howard Walter Florey pour travailler sur les agents antibactériens naturels, il est donc au fait des travaux du chercheur. C'est donc tout naturellement qu'il en vient à réexaminer le « cas » de la pénicilline. Grâce à une souche de « penicilium notatum » fournie par Fleming, il se lance dans une culture à grande échelle et parvient à isoler une petite quantité de pénicilline. C'est le chimiste Edward Abraham qui va la purifier en mettant en oeuvre une nouvelle technique, la chromatographie par adsorption. En 1940, un premier essai in vivo montre que la pénicilline permet de sauver des souris infectées par des streptocoques, bien que la concentration en pénicilline ne soit que de 1%. « It looks like a miracle ! » écrit Ernst Chain en marge de son cahier de laboratoire. 

L'équipe se hâte de publier ses résultats dans la revue « Lancet » du 24 août 1940 mais sans le retentissement qu'on pouvait légitimement en attendre. La Grande-Bretagne est en effet sous les bombes allemandes et redoute à tout moment une invasion. L'équipe entreprend néanmoins de tester la pénicilline chez l'homme. Et en dépit d'un premier échec chez un patient trop malade, les essais s'avèrent concluants. Pour aller plus loin, les chercheurs ont maintenant besoin de produire la pénicilline en plus grande quantité, ce qui se révèle très difficile en Grande-Bretagne pendant cette période de guerre. Florey et Hardley décident donc de quitter l'Angleterre pour les Etats-Unis. Et ils continuent à tester de nouvelles souches de « penicillium » dans l'espoir d'en découvrir une qui ait un meilleur rendement. C'est finalement une moisissure trouvée sur un melon qui permet de franchir un pas décisif en matière de rendement. Elle produit plus du double de la souche de Fleming.

 

Substance stratégique 

Pendant la guerre, les recherches sur la pénicilline, désormais considérée comme une substance stratégique, sont interdites de publication. Mais pour accélérer le passage à une production de masse qui s'inscrit désormais dans un effort de guerre, les laboratoires pharmaceutiques américains Merck et Pfizer sont mobilisés. La première usine est inaugurée par Pfizer en 1944, ce qui permet aux Alliés d'en disposer pour le débarquement de Normandie. Dès 1945, la production est suffisante pour lever les restrictions, et on la trouve en pharmacie. En cette même année 1945, Fleming, Florey et Chain reçoivent le prix Nobel de médecine pour « la découverte de la pénicilline et ses effets curatifs de nombreuses maladies infectieuses ».

Le manque d'intérêt initial de Fleming pour sa découverte peut surprendre, alors même qu'il avait entrevu dès 1929 des applications thérapeutiques. Elle est pourtant emblématique des découvertes réalisées par ceux qui cherchent autre chose. De même que Christophe Colomb n'a pas découvert l'Amérique parce qu'il cherchait les Indes, Fleming travaillait à mettre au point des vaccins, pas des antibiotiques. Et de façon plus globale, les mentalités n'étaient pas prêtes à accueillir cette innovation. L'heure était à la vaccinologie, pas à l'antibiothérapie qui va émerger progressivement au cours des années 1930, notamment avec l'invention des sulfamides (1935), ancêtres des antibiotiques.

 

CATHERINE DUCRUET

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Des pansements au Roquefort

 

Empirisme.

Les bergers des Causses n'avaient pas attendu les découvertes de Fleming et consorts pour tirer parti des pouvoirs bactéricides des champignons microscopiques de la famille « penicillium » Ils traitaient en effet les plaies en y appliquant du fromage de Roquefort et autre bleu des Causses, pour éviter la . La médecine de l'époque combattit activement cette méthode, accusant les bergers de charlatanisme et d'exercice illégal de la médecine. Il fallut attendre la découverte des propriétés de la pénicilline pour que l'empirisme des bergers soit reconnu, même si d'autres formulations sont aujourd'hui préférées !

 

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